"La chambre à remonter le temps" de Benjamin Berton

Entretien avec Gwen, libraire à Gouesnou

Gwen, libraire à Gouesnou : Benjamin Berton, votre nouveau roman, La chambre à remonter le Temps, dresse un tableau doux-amer de la vie de couple. Céline semble s’éloigner de son mari, qui ne la fait plus rêver. Mais lui, au contraire, aime cette vie normale et souffre de la froideur de sa femme. Pensez-vous, comme Péguy, que l’aventurier des temps modernes est le père de famille ?

 

Benjamin Berton : "Je ne sais pas si c’est le père de famille ou la mère de famille (j’opterai vraisemblablement pour la seconde tout de même) qui est le héros ici. Mais c’est effectivement l’un des "messages" du livre que de rendre son tour épique à la vie quotidienne qui, en plus d’être répétitive et fatigante, est de plus en plus longue (l’espérance de vie !), chaotique et surtout manque complètement de reconnaissance sociale. Vous ne trouverez personne, absolument personne qui s’extasie ou même s’intéresse un minimum à ce qu’une vie normale peut impliquer d’héroïsme au jour le jour, dans les renoncements permanents, dans la résignation, dans la capacité à s’automutiler, à subir la fatigue, à alterner les bons et les joyeux moments. Si vous menez une vie comme celle des héros du livre, il est à parier que vos enfants vous mépriseront et que vous passerez partout pour une bande de médiocres. C’est assez affolant.

Je n’en fais pas trop non plus : je ne dis pas que les employés de bureau mariés et monogames sont les chevaliers de notre époque ou des Indiana Jones qui s’oublient. Je dis juste, pour mener cette vie là depuis que je travaille, soit une bonne dizaine d’années maintenant, qu’il faut une forme de courage et de compétence qui n’a rien à envier à d’autres vies ou professions (chanteur pop, footballeur, cascadeur,…) généralement plus prisées socialement ou admirées".

 

Gwen : Plusieurs scènes, savoureuses, semblent avoir été écrites dans un élan jubilatoire. Je pense à la "fête des voisins" par exemple, à laquelle votre jeune couple accepte de participer pour s’intégrer à la société Mancelle ou à l’épisode du taser dont est victime le narrateur. Ces éléments sont-ils emblématiques d’un désarroi social selon vous ?

 

B. B. : "Ce qui est clair, c’est qu’il y a une volonté plutôt louable de recréer de la sociabilité, des cercles d’amitié, une communauté amicale, pour remplacer (notamment en ville) le rôle joué jadis par la famille proche ou les amis d’enfance. C’est le sens de la fête des voisins, au Mans comme ailleurs. On veut se sentir bien, se convaincre que l’environnement n’est pas hostile mais au contraire bienveillant et nous ressemble. Alors évidemment quand l’acceptation dans le groupe, comme dans le livre, passe par un coup de taser dans la poitrine, il faut prendre ça comme l’équivalent d’une cérémonie initiatrice ou d’un bizutage à la fois radical et ridicule. Ce qui relève du désarroi social, c’est le besoin de se réassurer en faisant ami-ami avec les voisins, de se convaincre qu’on habite dans un quartier "homogène", où les gens vivent comme et entre soi, où ils pensent à peu près pareil que nous. On voit bien que c’est impossible mais pour se sentir bien, il faut essayer. C’est pour cela que le narrateur accepte de participer au comité de vigilance alors qu’a priori il n’est pas idéologiquement d’accord avec l’idée de faire la police lui-même. Il veut être conforme parce que c’est la clé du bonheur.

A titre personnel, je ne pense pas qu’on puisse retrouver dans ces relations ce qu’on y cherche et que la majorité des citadins ont perdu (et je m’inclus dans le lot) : l’enracinement, le cocon, la chaleur du pays natal, la famille soudée. C’est ça qui nous rend malheureux. Le livre parle d’un besoin de sécurité, amoureuse, professionnelle, amicale, familial.

Quand vous parlez de jubilatoire, ça l’est évidemment comme il n’y a rien de plus marrant, de triste et de joyeux à la fois, que lorsqu’on est en position, adulte ou gamin, de vouloir attirer l’attention de quelqu’un et de faire en sorte qu’il nous aime. Dans ce genre de situations, on est prêt à tout. C’est pour ça que je n’ai pas hésité à en faire des tonnes. C’est le mélange d’un regard tendre (je n’ai rien contre un barbecue et une queuleuleu entre amis) et caustique".

 

Gwen : Dans la maison achetée par Céline et Benjamin, il y a une chambre "magique" qui permet de remonter le Temps. Votre roman veut-il opposer à la course au Temps revendiquée par notre modernité un autre rapport, plus subtil ?

 

B. B : "L’homme a longtemps cru que la clé de sa "réussite" était la maîtrise de l’espace : couvrir des distances rapidement, aller à droite ou à gauche. On voit bien aujourd’hui et au fur et à mesure que le "pas de côté" permis par les avions, les fusées est rendu à la fois accessible à tous et sans intérêt (voyager dans un ailleurs où le décor est semblable, les mêmes boutiques, les mêmes gens,…) que la clé du bonheur tient dans la domestication du temps. C’est le temps qui nous tue et qui nous fait vivre, le temps qui nous ennuie ou nous manque. A sa manière, le héros du livre se fait explorateur du temps parce qu’il veut, comme un pionnier, changer sa vie en reprenant possession du temps qu’il a abandonné : à sa famille, à son patron, à ses propres rêves. La chambre est une machine qui permet ça, qui exauce ce vœu là. Revoyez la comédie Ma femme, mes doubles et moi avec Michael Keaton. C’est pour moi l’histoire d’un combat quotidien tout à fait moderne puisque chacun se débat dans notre monde occidental pour pouvoir caser tout ce qu’il a à caser dans une journée tout en essayant d’isoler le fameux "temps pour soi" qui est nécessaire à sa respiration. Et c’est aussi et évidemment un combat pour l’écrivain qui malaxe le temps et doit le trouver dans sa propre vie pour écrire".

 

Gwen : Votre roman fait ouvertement référence à l’alchimiste Fulcanelli dont vous semblez bien connaître les deux ouvrages majeurs. Qu’est-ce que l’alchimie peut apporter au rationalisme revendiqué par le modèle occidental ?

 

B. B : "J’ai eu de manière récurrente depuis l’âge de 13 ans un intérêt pour la magie et notamment pour Houdini qui était passé maître dans l’art de ridiculiser les mystificateurs. Mon goût pour l’alchimie est venu, par ricochet, de là. Dans le livre, je parle de Fulcanelli qui est vraiment un type mystérieux et qui est passé sans doute par Le Mans mais j’évoque aussi les romans de Meyrink. J’ai une conception très littéraire de l’alchimie, pas forcément un savoir pratique mais je me suis pas mal documenté et notamment en lisant les Demeures Philosophales et Le Mystère des Cathédrales qui sont, d’où qu’on les prenne, des livres très intéressants.

Ce qui m’intéressait ici, c’était de rendre la chambre complètement aberrante du point de vue de l’homme commun en lui donnant un côté fantastique et en plus en la faisant relever non pas de la technique scientifique (la mécanique, trop crédible) mais bien de l’alchimie qui est le summum de la bêtise pour la plupart des occidentaux. En même temps qu’il plonge dans sa propre déraison, le narrateur passe ainsi dans une autre dimension où tout est acceptable : voyager dans le temps bien sûr, mais aussi tromper sa femme sans le faire, gagner au jeu, se dédoubler, etc. En vieillissant, je crois de plus en plus, non pas au monde de l’esprit, mais à l’intérêt de ne pas fermer la porte à l’irrationnel. Je ne vois pas pourquoi on croirait à la force de l’euro, à la réalité terrestre de… Nathalie Portmann et pas à l’existence des dragons ou des aliens. Pour moi, tout ça existe quelque part. J’ai à peu près autant de chance de rencontrer un dragon que Nathalie Portmann, ce qui fait que l’alchimie pourrait tout aussi bien m’aider à ne pas y arriver que la médecine, le téléphone ou les techniques de raisonnement traditionnelles".

 

Gwen : Vous décrivez une vie de couple à l’épreuve du diktat social. Vous y introduisez une dose de réalité invisible par cette chambre fantastique. Benjamin Berton, que peut la littérature aujourd’hui ?

 

B. B. : "Ma réponse est claire : rien, à part changer la vie de quelques personnes comme la lecture a pu changer la mienne. C’est à la fois très très peu (si vous voulez changer le monde, il vaut mieux s’adresser à un analyste financier londonien) mais pas mal si on se place du point de vue de l’écrivain. Même lorsqu’on est un écrivain de petite renommée comme moi, avec seulement quelques milliers de lecteurs (et c’est déjà pas mal de pouvoir écrire quelques milliers, et pas quelques centaines), on peut se dire qu’à la lecture du roman, certains lecteurs auront ou réfléchi à des choses auxquelles ils n’avaient pas pensé avant, voire évolué dans leur propre pensée sur ça ou ça, ou pris un peu de plaisir. Ce qui compte pour moi, c’est d’offrir des occasions aux gens de "sortir de leur corps". Lire un livre, c’est comme une de ces "near death experiences" à l’américaine où l’on flotte à quelques mètres au dessus de son corps allongé sur une table et où l’on est renvoyé à sa propre existence. Ce n’est pas toujours aussi violent que ça mais la sortie du corps à des vertus thérapeutiques, humainement et socialement. C’est un bon pouvoir".

 

Gwen : Pouvez-vous nous faire partager votre regard sur cette rentrée littéraire ? Des coups de cœur ? Des coups de gueule ?

 

B. B. "La rentrée est comme toujours un grand cirque. On y trouve à boire et à manger : quelques grands livres et des trucs qui devraient faire honte aux éditeurs et aux écrivains. C’est difficile d’être pour ou contre car on sait à quoi s’attendre lorsqu’on sort un livre à cette période. 4 livres sur 5 ne seront pas évoqués dans la presse. Les libraires ne les commanderont pas ou s’ils le font ne prendront pas la peine de les retirer du carton. Je me situe dans le ventre mou de la rentrée et c’est une position qui n’est pas complètement désagréable : je peux jalouser ceux qui ont un succès immérité et me rassurer en me disant que je bénéficie par rapport à d’autres auteurs d’une couverture médiatique plutôt correcte. De toute façon, on ne peut pas, en tant qu’auteur, y faire grand-chose.

J’ai eu l’occasion de lire pas mal pour le site fluctuat.net auquel je collabore. J’ai bien aimé Franzen, avec quelques réserves, mais ai tendance à rester fidèle à quelques auteurs que j’aime lire : Coupland dont Joueur 1 m’a passionné comme toujours, So Long Luise de Céline Minard qui parle d’une autre façon du rationalisme et des forces de la nature. Parmi les livres dont on ne parle pas beaucoup, j’ai bien accroché sur Wam de Slimane Kader, l’une des seules vraies comédies littéraires de la rentrée. Pour le reste, à chacun sa bonne pioche ou son bon libraire !"


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