"Burqa de chair", de Nelly Arcan

Coup de Coeur de Gwen, Espace Culturel de Gouesnou

Lire Nelly Arcan change la vie. De façon radicale. Tout homme, toute femme, ayant bien lu Arcan ne peut plus avoir le même rapport à la pornographie foncière de notre époque. Peu d'oeuvres, dans les dix dernières années, ont atteint cette profondeur et cette lucidité.

 

Burqa de chair est un ensemble de textes rassemblés de façon posthume par les éditions du Seuil. Posthume car Nelly Arcan, qui publie son premier opus en 2001, Putain, et défraie alors chronique et passion au point de figurer sur les listes des plus grands prix littéraires cette année là, se donne, 8 ans plus tard, la mort dans son appartement de Montréal.

 

Nelly Arcan, un visage d'ange, un cerveau de philosophe dans un corps de rêve. Toute son oeuvre (4 livres au total) interroge au plus vif de la vérité la condition ontologique de la femme, indéfectiblement soumise à la prison de la beauté, condamnée à exister dans un paradoxe insoutenable, celui de devoir et de vouloir séduire, conquérir l'homme en vivant la honte profonde d'une telle équation tyrannique.

 

Ainsi Nelly Arcan parlait-elle de la Burqa de chair pour qualifier cet état dévolu à la condition féminine : être une femme, c'est devoir être belle, et alors desaxée de son être personnel au yeux du monde, ou devoir subir la laideur, qui est pire dans le fonctionnement humain des choses. La beauté véhiculée par le fait d'être femme revient à revêtir la même burqa que celle que portent certaines femmes dans les pays musulmans, car la beauté à laquelle est condamnée la femme sous peine de ne pas exister dans ce qui fonde son état de femme, est la prison à vie de sa condition. Etre femme, c'est porter, qu'on le veuille ou non, une burqa de chair.

 

Ces paradoxes, Nelly Arcan les a vécu jusqu'au bout. L'un d'entre eux, et non des moindres, constitue le texte central de ce livre, La honte. La romancière y relate l'humiliation dont elle fut l'objet lors de la version québécoise de l'émission Tout le monde en parle. Ce soir là, elle décide de porter une robe au décolleté mobilisateur. Sur le plateau, que des hommes, tournant et retournant regards et questions sur sa poitrine. A aucun moment il ne fut question de la teneur du livre pour lequel elle était invitée. Mais en même temps, il ne fut en réalité question que de cela, si l'on considère l'angle paradoxal qu'elle avait décidé d'affronter jusqu'au bout.

Il faut lire Nelly Arcan. Une oeuvre, comme le dit la préfacière Nancy Huston, fondamentalement philosophique à partir du principe de l'autofiction. Son écriture est magnifique. Son style au scalpel ne laisse rien passer de l'expérience vécue d'être femme dans la société du spectacle. Jusqu'à assumer toutes les conséquences du suicide, dont aucune des dimensions tragiques n'échappaient à sa conscience foudroyante.

 

Burqa de chair

Nelly Arcan

Edition du Seuil - Parution : octobre 2011

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