"Ne laisse pas la mer t'avaler" d'Alain Jégou

Coup de coeur de Cécile, Espace culturel E.Leclerc de Bretagne

Alain Jégou, le marin devenu poète, Prix Henri-Queffélec 2008 avec son recueil de nouvelles Passe-Ouest - un petit bijou de poésie, de jazz et de mots qui swinguent et claquent dans une langue relevée d'iode et d'embruns - nous offre un nouveau roman trempé dans l'encre noire et battu par les vents. C'est un polar digne de ce nom, qui ouvre la collection Noire des Editions des Ragosses, et offre aux amateurs du genre une intrigue bien menée. Mais derrière cet exercice de style qui fait mouche, Alain Jégou nous dévoile une écriture vérité, celle des réalités du quotidien des marins pêcheurs, à travers les yeux du jeune Yann Le Flanchec qui fait ses premiers pas dans le métier en 1976 du côté de Lorient. Un personnage que l'auteur dote de quelques atavismes indéniables : un pied marin inespéré et un regard de poète sur sa vie qu'il chalute et qui le chahute.

 

Lorient, Doëlan, Concarneau... les paysages défilent, les ports s'animent et les marins chaloupent dans les zincs et les boîtes interlopes pour oublier les drames de la mer, les "fortunes du métier". Depuis Anita Conti et ses Racleurs d'océans, qui mieux que Jégou nous raconte cette mer là.

 

Poésie, nouvelles, chroniques, roman policier, Alain Jégou godille dans l'écriture avec facilité et jamais ne renonce à un défi lancé. Son éditeur, André Crenn fut bien inspiré de lui "commander" son premier polar alors que l'écrivain traversait une tempête... Il n'est pas un auteur régional ou un local de l'étape, mais un écrivain qui s'affirme à chaque genre accosté. Spécialiste de Kerouac et de la beat generation, Alain Jégou colore ses textes d'une musicalité qui mérite la lecture à voix haute pour en mesurer la cadence et apprécier les riffs. Alors à quand un roman intimiste qui ouvrirait la voix de l'écrivain à son expression la plus libre, pour visiter les tréfonds d'une inspiration qui a encore tant à nous raconter sur la mer, l'ocean et ses cieux symphoniques et hallucinés.

 

En attendant, "Ne laisse pas la mer t'avaler"...

 

EXTRAITS CHOISIS :

"Les Moody Blues modulaient leur nuit de satin blanc dans la touffeur accorte de la grotte aux murs chaulés. Les banquettes étaient confortables et l'ambiance agréablement feutrée. La tempête qui soufflait au-dehors cognait au soupirail sans émouvoir personne. La boîte était le havre idéal pour tous ces jeunes marins en mal de réconfort (...)"

 

"Debout à l'aube d'un jour nouveau, plutôt dans la peau d'un errant volontaire que celle d'un sédentaire aux pensées et regards englués. Debout dans la clarté fragile et le murmure poignant des étendues marines, plutôt dans le vaste et libre espace que dans l'étroitesse d'une cellule puant la pisse et la désespérance. Debout face à l'océan furax et vert de hargne, plutôt dans la collusion du flot et des cieux déchaînés que dans l'immobilité pesante et déprimante d'un commissariat de sous-préfecture".

 

"La guitare d’Hendrix projetait des myriades d’émotions dans le ciel moucheté d’étoiles. La nuit s’était soudainement avachie sur la ville. Lassée des vents du large et des pluies tapageuses, elle avait opté pour une solution de repli hivernal : petite bise, ciel dégagé et fraîcheur bien sentie. Les doigts du musicien chatouillaient le chagrin pour éclairer la vie à sa façon à lui. Tout en sensualité et gimmick effronté, le ton était donné pour un transport gratos en quelque ailleurs frondeur".

 

"Les crabes devraient se contenter d'arêtes de merlans et d'anons. Ils étaient arrivés trop tard pour s'approvisionner en grondins ou chinchards auprès des chalutiers. Une raison de plus pour Romu de se bastonner avec sa coulpe. Les chinchars, coupés par le milieu et amarrés encore sanguinolents aux goulots des casiers, auraient permis de capturer une quantité appréciable de congres et juliennes attirés par la chair fraîche des poissons. Une opportunité manquée d'améliorer le chiffre d'affaires de la journée.

Lorsque les lumières de la côte eurent disparues de leur champ visuel, les hommes d'équipage avaient terminé leur ouvrage et gagnaient leurs couchettes. Ils arpentaient sereinement le pont, sans risque de se faire asperger ou emporter par quelque vague scélérate. La mer était plate et le peu de clapotis flip-flopaient timidement contre la coque.

Une petite bande de goélands matineux planait dans le sillage du bateau. Insensibles aux fumées toxiques qui sortaient du pot d'échappement, ils gardaient les yeux fixés sur les dalots dans l'espoir de voir quelques reliquats d'appâts tomber à l'eau".

 

Ne laisse pas la mer t'avaler

Alain Jégou

Editons Ragosses - collection Noire

 

Alain Jégou au Festival des Filets bleus 2012 pour un café littéraire en partenariat avec l'Espace culturel E.Leclerc de Concarneau

 

Le paysage d'Alain Jégou - documentaire Littoral France 3

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