Gaëlig, libraire à Landerneau aime "Le quatrième mur", de Sorj Chalandon

Coup de coeur de Gaëlig, libraire à l'Espace Culturel E.Leclerc de Landerneau

Une nouvelle perle issue de la rentrée littéraire.

 

Monter Antigone d’Anouilh à Beyrouth, en 1982. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, sur la ligne de démarcation.

 

Dans Le quatrième mur, Georges, double de Sorj, nous est présenté comme un militant d’extrême gauche idéaliste à la fin des années 70 à Paris. Il casse du

« nazis » quand il le faut et occupe la Fac en grève.

 

Puis il rencontre à Paris Samuel Akounis, un réfugié grec qui a échappé à la dictature de son pays. Pacifiste idéaliste, il a une superbe et folle idée. En tant que metteur en scène, il projette de faire jouer Antigone d’Anouilh à Beyrouth alors que la guerre civile fait rage, et de faire jouer les ennemis ensemble : Une palestinienne en Antigone, un Phalangiste en Créon, des Druzes, des Chiites… Une seule représentation, le temps de poser les armes, une trêve en pleine guerre, dans un théâtre de Beyrouth à moitié soufflé par les bombes et sur la ligne de démarcation. Une belle idée, dangereuse mais à l’image de la représentation d’Antigone d’Anouilh en 1944 à Paris. Une pièce qui fut acceptée par tous les camps car tout le monde y voyait sa propre vérité : soit on se place du côté de Créon en tant qu’homme qui doit faire respecter le pouvoir. Soit on prend le parti d’Antigone, jeune fille qui dit résiste au pouvoir, quitte à en mourir. Qui se sacrifie.

 

« Un jour il m’a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l’a fait promettre, à moi le petit théâtreux de patronage. Et je lui ai dit Oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m’offre brutalement la sienne. »

 

A partir de là, nous entrons dans la guerre et la guerre entre en nous.

 

Comme le disait Sorj Chalandon à France Inter, on pense ne pas avoir le courage pour supporter une guerre. On arrive à l’aéroport et alors qu’on entend déjà et de loin, les bruits de la guerre, on se dit que non, non, non, on n’y arrivera pas, il faut repartir. Et puis, si. On y arrive. La guerre est en nous, elle a toujours été en nous, enfouie au plus profond, par le passé de l’homme et une question d’instinct. Plus tard, c’est le silence que l’on ne supporte plus, alors que le bruit des tirs et des bombes nous permettent de dormir.

 

Je vous conseille fortement d’écouter l’émission de Pascale Clarke Comme on nous parle avec Sorj Chalandon.

 

Sorj Chalandon, de par son écriture que je qualifierai de chaude et pleine d’humanité et de sensations, sans pour autant être larmoyante et sentimentale, nous touche au plus profond de nous. Le quatrième mur est un roman troublant, d’une force indéniable. Une tragédie magnifique.

 

Écrivain et journaliste, Sorj Chalandon a reçu le Prix Albert Londres en 1988 pour son travail sur la guerre civile en Irlande (et en a tiré deux superbes romans Mon traître et Retour à Killybegs). En 1982, il était présent sur le site des camps de Sabra et Chatila après le massacre de centaines voire de milliers d’innocents, de femmes et d’enfants. Ce livre, il se devait de l’écrire car il n’est pas question d’oubli. C’est d’autant plus fort puisqu’il paraît à un moment où l’actualité fait tristement écho à cette terrible page de l’histoire du Liban.

 

Le quatrième mur

Sorj Chalandon

Grasset

Parution : août 2013

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