Gwen, libraire à l'Espace Culturel E.Leclerc Porte de Gouesnou a rencontré Anna Gavalda pour son roman "Billie"

Entretien avec Anna Gavalda, propros recueillis par Gwen, libraire à l'Espace Culturel E.Leclerc Porte de Gouesnou

Gwen : Lorsqu’on ouvre votre livre, sur le renfort de la couverture, vous écrivez : « Billie (…) est la plus jolie chose qui me soit arrivée depuis que j’écris ». Pouvez-vous nous dire pourquoi ?

Anna Gavalda : Je n’ai pas imaginé l’histoire de Billie, c’est elle qui est venue dans mon bureau un matin et qui me l’a racontée. Comme si tout était déjà là : sa présence, sa voix, ses souvenirs, ses convictions, sa souffrance, ses rires, son courage… Ce fut une expérience très étrange pour moi, d’écrire ainsi, « sous la dictée » d’un personnage qui avait déjà tant de réalité alors que je ne l’avais jamais « rêvé » auparavant comme ce fut le cas avec tous les autres. Voilà pour la partie « technique » et pour l’autre, pour la partie « affective » si j’ose dire, j’ai écrit que c’était la plus jolie chose qui me soit arrivé parce que je trouve que cette gamine est un être humain tout à fait hors du commun et j’ai pour elle, malgré sa grande bouche et toutes les grossièretés qui en découlent, une immense admiration. De tous les personnages que j’ai inventés, elle est probablement celle qui a le plus souffert et elle ne se plaint jamais. Non seulement elle ne pleure pas sur son sort, mais en plus, elle continue de se battre, d’avoir confiance et d’aimer la vie. Elle m’a donné une leçon.

 

Votre roman raconte l’histoire d’amour entre Franck, jeune garçon, puis jeune homme raffiné et homosexuel, et Billie, jeune fille à l’enfance violenté. La pauvreté, la différence, la souffrance et l’amour, contre la violence du monde humain, trop humain. On ressent sous votre plume une envie de régler des comptes avec la société. Êtes-vous une révolté ?

Oui ! Beaucoup de choses de ce monde me laissent vraiment songeuse. Mais vous aussi d’ailleurs… Nous en sommes tous là. Nous participons tous à un monde terriblement injuste, et nous le savons. C’est pour cela que j’écris des livres qui ressemblent un peu à des contes de fée, pour me consoler et consoler ceux qui les lisent (et les aiment) de se sentir tellement impuissants face à tout ça. Ce n’est pas grand-chose, je le reconnais, mais je pense vraiment que les livres, et l’art en général, et les passions pour tel ou tel sujet et/ou activité rendent les gens meilleurs. Tout ce qui nous rappelle que nous ne sommes pas seulement des mammifères qui nous reproduisons et nous activons un peu sur cette planète avec une date de péremption dans le dos, nous fait honneur. La meilleure façon de « régler ses comptes » avec la société, c’est de lever la tête et de voir un tout petit peu plus loin que ce que les médias nous balancent dans l’âme à longueur de journée. Nous valons mieux que cet abattement qui nous guette sans cesse. Les êtres humains sont de belles personnes.

 

Votre histoire fait penser à plusieurs œuvres contemporaines : au roman d’Atiq Rahimi, Syngué Sabour, pour le côté héroïne contant sa vie auprès du corps inerte de son amour ; au film d’Abdellatif Quechiche, L’Esquive, pour la mise en abime linguistique et romantique. Ces références ont-elles été conscientes dans la conception de votre Billie ?

Rien de conscient, mais l’histoire terminée, j’y ai retrouvé deux films qui m’ont terriblement marquée ces derniers mois : La merditude des choses du flamand Félix Van Groeningen et Les invisibles, le très beau documentaire de Sébastien Lifschitz. Je n’ai pas vu L’esquive ni lu Atiq Rahimi, mais je vais le faire puisque vous m’en parlez.

 

Aux deux tiers du livre, votre héroïne, qui parle à sa (bonne) étoile pendant qu’elle veille son ami Franck inconscient, dit : « Hé, la starounette… Pas mal, la saison 2, non ? Du cul, de l’action, de l’amour, y a tout, là ! ». Vous faites semblant d’obéir aux lois du marketing. Cependant, le véritable dessein de ce roman, quel est-il ? De désobéir aux lois du marketing et à toutes les lois en général !

Des gens comme Franck et Billie, si l’on s’en tenait aux lois de notre monde, n’auraient pas vraiment leur chance ni le droit au bonheur. Heureusement que je viens déposer un pain de dynamite au pied de tous ces carcans ! La seule loi à laquelle j’obéis, c’est la sincérité. J’ai écrit, le plus sincèrement possible, l’histoire de deux jeune gens absolument sincères. Tout le reste n’est que littérature.

La première partie de votre roman fait s’imbriquer la langue de Musset et la langue de Billie, très parlée, mais capable d’une sémantique et d’une psychologie à priori impensable au regard du milieu auquel elle appartient. (Elle dit elle-même qu’elle est illettrée). La grande question, Anna Gavalda, c’est la langue ?

Non, la langue change à chaque frontière ou presque et les frontières sont invisibles à l’oeil nu, la grande question – et la grande réponse surtout – c’est la parole. Et c’est pour cette raison que j’ai tant d’estime pour Billie, elle est capable, avec le peu qu’elle a en elle (zéro affection dans son enfance, aucun bagage culturel, rien de bon, jamais, jamais d’amour) de libérer la parole d’un garçon de 15 ans qu’elle connaît à peine. Le jour de leur rencontre, en le raccompagnant chez lui, elle lui tient un discours très bancal (puisqu’elle n’a pas les mots pour le dire), mais qui va changer sa vie à lui du tout au tout. En gros, elle lui dit : sois toi-même et tu seras invincible. Qu’une gamine qui n’a jamais rien reçu d’autre que des taloches soit capable de défendre cette certitude-là, me fascine et me rend heureuse.

 

Votre roman critique les récentes manifestations contre le mariage pour tous à travers le croquis d’un père intolérant genre catho. Il (le roman) distille des tas de références à la musique pop(ulaire). Epouser son époque, est-ce le secret de la réussite « Gavalda » ?

Non, je n’ai pas critiqué les manifestations contre le mariage pour tous, j’ai critiqué un pauvre type qui gâche la vie de sa femme et de ses enfants en les rabrouant sans cesse. Ne faites pas l’amalgame, il y a déjà bien assez d’agressivité et de tensions dans ce monde. Le secret de ma réussite, si secret et réussite il y a, c’est justement de lutter contre les amalgames et les raccourcis. Je propose autre chose, d’un tout petit peu plus nuancé. Pour le reste, la musique, l’époque, les expressions, l’argot, les références « djeun’s » etc. je joue avec, c’est clair. C’est très amusant de jouer avec les codes de son époque. À côté de cela, j’ai traduit et, donc ré-écrit Stoner de John Williams que j’ai aimé et défendu comme mon propre livre et qui est à l’exact opposé de tout cela. Qui est l’essence-même de l’a-temporalité et du classicisme.

 

Le personnage de Billie, avec son style parlé, est néanmoins le titre de votre livre, qui, lui, est très écrit. Etes-vous lectrice de Céline ?

J’ai lu Le voyage, mais je ne peux pas dire que je sois une lectrice de Céline. Je préfère Molière ou Chateaubriand par exemple, paradoxalement, je les trouve plus vivants.

 

Malgré la souffrance que vivent vos deux protagonistes, leurs impasses, la violence qu’on leur impose, il y a beaucoup d’humour dans ce fond dramatique. Et une happy end. Marketing ? Ou true life ?

Je vous suis très reconnaissante de rappeler que mon livre est plein d’humour. Vous êtes le premier à me le dire et cela me fait très plaisir. En l’écrivant, j’ai souvent senti ma gorge se serrer et j’ai souvent souri aussi. Cette petite n’a pas sa langue dans sa poche et est capable de beaucoup d’auto-dérision. Quel bonheur… C’est si rare, les gens capables de rire d’eux-mêmes et du monde. Si rare… Il y a cette phrase de Voltaire que j’aime beaucoup : « Il est poli d’être gai. » J’adore les gens gais et plein d’esprit, ce sont les princes de ce monde. Vraiment. Une femme élégante qui fait la gueule passe inaperçue, une petite boulotte vêtue d’un sac à patates qui distille autour d’elle autant de gaieté que la fée Clochette, sa poussière d’étoile est, et demeurera, inoubliable.

 

Finalement, Anna Gavalda, on badine, ou on ne badine pas avec l’amour ?

Misère, mais je ne sais pas ! Qu’en pensez-vous, vous ? L’idéal je crois, c’est de badiner avec jusqu’au moment où l’on se rend compte que c’est sérieux et à ce moment-là, fort de la certitude d’aimer absolument et d’être absolument aimé, pouvoir recommencer à badiner avec. Suis-je claire ? En gros, beaucoup de liberté au bout d’une ancre très solide… Ou un cerf-volant tenu par des mains très sûres. (Image qui était déjà dans Je l’aimais, je me souviens.) (j’aime me rappeler que je me suis fidèle !) C’est exactement ce que j’essaye de faire avec mes petites histoires : sous couvert de légèreté et de divertissement, raconter des choses graves et profondes.

 

Billie

Anna Gavalda

Le Dilettante

Parution : octobre 2013

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