Gwen, libraire à Gouesnou aime "Kinderzimmer", de Valentine Goby

Coup de coeur et entretien, par Gwen libraire à l'Espace Culturel E.leclerc Porte de Gouesnou

Ravensbrück est un village allemand situé à 80 km au Nord de Berlin. C’est dans ce cadre bucolique fait de forêts et de lacs qu’est construit, en 1938, un camp de concentration. Un camp de plus. Un camp, surtout, presque exclusivement réservé aux femmes et aux enfants. C’est l’histoire de ces femmes et de ces enfants que Valentine Goby a voulu nous raconter dans son dernier roman.

 

Elles sont plus de 40 000 dans ce camp à subir quotidiennement la maladie, le froid coupant, la faim…Toutes elles se battent pour survivre à cette guerre dans la guerre. Mais peu d’entre elles vont pourtant livrer la bataille que livre chaque jour Mila depuis son arrivée au camp. Car Mila est enceinte. Elle porte la vie dans cet environnement mortifère. Elle ne sait même pas si l’enfant va survivre à cette grossesse, elle court le risque à chaque appel d’être découverte et envoyée au four crématoire, et pourtant cette grossesse va devenir la lumière dans les ténèbres. Ce foetus (et le nouveau-né qu’il deviendra peut-être) est la seule “chose” qui lui appartienne vraiment, qu’elle peut contrôler et protéger.

 

A la naissance de James, elle va vite découvrir que, alors que tout ici mène à la mort, il existe une pièce, la kinderzimmer ou chambre des enfants, peuplée d’une dizaine de nouveau-nés. Elle fait face à une troublante réalité : ici aussi la vie continue malgré tout, on apprend, on chante et on met des enfants au monde. Preuve de la volonté de faire du camp un lieu de vie quasi normal. Ce désir n’a peut-être pas sauvé beaucoup d’enfants (en effet l’espérance de vie des nourissons est de 3 mois environ) mais il a sauvé beaucoup de femmes.Vivre dans le présent, vivre tout simplement, te sauve de l’idée du pire. Alors on espère, on s’aide, on s’encourage, pour que toujours persiste la lumière dans les ténèbres.

 

Valentine Goby a tenu son rôle de romancière : inventer ce qui a disparu à jamais. L’instant présent.

 

Kinderzimmer

Valentine Goby

Actes Sud

Parution : août 2013


Entretien avec Valentine Goby

© Fanny Dion
© Fanny Dion

G.D. : En cette rentrée littéraire, vous publiez Kinderzimmer, un roman se situant à Ravensbrück pendant la Seconde Guerre mondiale. Des femmes y sont enfermées, et dans ce camp se trouve une chambre pour les enfants. Ce roman est-il basé sur des faits réels ?

V.G. : Oui, c’est parce que j’ai découvert l’existence d’une chambre des nourrissons à Ravensbrück que j’ai voulu écrire ce livre. Je me suis énormément documentée sur la vie du camp, j’ai rencontré les trois bébés français rescapés, une maman déportée, et surtout, la puéricultrice qui avait alors 17 ans, une femme politique au courage extraordinaire, Marie José Chombart de Lauwe.

 

Qu’est-ce qui a motivé le désir d’écrire cette histoire, qui, on le sent à chaque ligne, semble viscérale dans la manière que vous avez eu d’épouser la cruauté et l’horreur infligées à ces femmes ?

V.G. : Il y a beaucoup de raisons, conscientes et inconscientes. La plus évidente, c’est le désir de raconter cette histoire très mal connue, et qui disparaîtra des mémoires si elle n’est pas racontée : il n’y a pas d’archives de Ravensbrück, quasi rien. Ensuite, il y a la nécessité de penser à la transmission de la mémoire : les témoins sont presque tous morts. Ma génération est la première qui n’a aucun contact direct avec la guerre, et avec les camps. Nous n’avons que le roman pour entrer dans cette histoire qui n’est pas la nôtre, car les livres d’histoire nous tiendront toujours à distance : il y a ceux qui ont traversé ces épreuves, et nous qui les entendons. Je crois que le corps, l’émotion, participent fondamentalement à l’ancrage dans la mémoire. Ecrire ce roman, c’était entrer moi aussi dans cette histoire, à laquelle je sens, sans comprendre pourquoi, j’appartiens viscéralement. Et pour m’y atteler, j’ai fait appel au terrain commun : la maternité, et l’ignorance de ce qui allait venir.

 

Comment avez-vous construit ce roman, sur quelle durée avez-vous composé cette écriture incroyable, une écriture rare qui a comme souffle de ne presque pas en avoir tellement la densité s’allie avec la gravité ?

V.G. :Je n’ai pu commencer à écrire que lorsque j’ai imaginé le prologue. Je voulais d’emblée affirmer que j’écrivais depuis ici et maintenant, que c’est un livre écrit par quelqu’un qui n’a pas traversé cette histoire. Il a fallu que je fasse se rencontrer l’ignorance d’une personne qui n’a pas connu les camps, et l’ignorance d’une jeune déportée qui n’a aucune idée de ce qui l’attend. Sans le prologue, ma démarche restait floue. Cela m’a pris plusieurs mois, après l’année et demi de recherches que j’avais effectuée. Les étapes fondamentales du roman sont celles de la grossesse, territoire intime et inconnu qui redouble la stupeur face au dehors. Ainsi c’est l’interrogation face à l’enfantement qui guide toute la narration, la vie du camp apparaît de plus en plus comme relative à cette grossesse. Mais j’écris au fil de la plume. Je ne construis pas a priori et en détails la structure de mes romans. J’ai écrit, je m’en rends tout juste compte et c’est troublant, le roman en 9 mois.

 

Des romans ayant pour cœur les camps de concentration furent écrits par le passé, nombreux, comme un sujet inépuisable et toujours traumatique : pourquoi avoir voulu rajouter votre voix à cette tragédie du siècle passé ?

V.G. : Je crois utile pour éviter des malentendus de préciser que Ravensbrück n’est pas au départ un camp d’extermination, il n’est pas destiné au génocide : c’est un camp principalement de déportés politiques, un camp de travail. Je n’ajoute pas ma voix à celle des témoins, je questionne le témoignage. Non pour le mettre en doute, mais pour comprendre comment on peut combler le fossé qui sépare irrémédiablement ceux qui ont vécu les camps, et ceux qui ne les ont pas vécus. Comment résoudre cette distance qui fait obstacle, car le témoignage relie, et sépare aussi. J’ai essayé de rendre par la langue, qui est territoire commun, ce qu’a été l’apprentissage de cette réalité : tout le roman est écrit au présent, pas à pas, avec la contrainte constante de considérer l’avenir comme indécis, de prendre en compte non l’Histoire avérée, mais les possibles. J’ai tenté de construire des personnages qui, comme l’enfant à naître, sont des figures de nourrissons : ils n’ont aucune connaissance des images et de la langue du camp, ils sont sans aucun repère, sans a priori, et en restituant la complexité de cet apprivoisement jamais terminé, je voulais affirmer aussi le poids de l’ignorance dans nos existences : nos vie, leurs vies, sont / étaient des paris. En cela, nous pouvons nous rejoindre, sans prétendre nous substituer les uns aux autres.

 

Raconter cette histoire aujourd’hui, est-ce en lien avec la réalité contemporaine, est-ce soigner, ou prévenir les maux de notre époque ?

V.G. : Je ne sais pas. Je n’ai pas un écrit un roman engagé, au sens ou il propose une analyse / des solutions d’ordre politique. Je travaille constamment sur l’empathie. Sur l’idée du même en l’autre. C’est un questionnement récurrent pour moi. Ici, une des idées fondamentales que je voudrais partager, c’est que dans le pire de l’horreur, quelque chose de la vie ordinaire reste toujours possible. Ce que Robert Antelme, avec sa propre expérience de déporté, nommait l’”espèce humaine”, ce qu’il reste de cela et que la barbarie ne parvient pas à détruire complètement. Cette chose, élever des enfants, à Ravensbrück c’est impensable, et c’est pourtant si banal dans l’existence ordinaire. J’ai travaillé dans l’humanitaire en Asie, notamment aux Philippines avec des enfants des rues rongés par la faim, par le sida, par la colle sniffée dans des sacs plastiques. Ces mêmes enfants jouaient, aussi. Mangeaient, aussi. Riaient. Ils ne se suicidaient pas et pourtant leur vie était un enfer. Cette résistance tenace de l’espèce humaine, c’était cela que je voyais, comprenais, ressentais à travers la Kinderzimmer. Cela, je voulais le partager.

 

Une scène fascinante : lorsque Mila remet son choix de vie ou de mort dans la décision du chien nazi, qui la mordra ou pas. Un oiseau blessé émeut l’Aufseherin, qui épargne Mila. Toute la vie tiendrait-elle dans ces intersignes sémantiques ?

V.G. : Mila fait un pari. Aucun fait, aucun raisonnement ne peut l’aider à décider qu’il faut se tenir du côté de la vie ou bien se laisser aller, devenir ce qu’on appelait un Schmuckstück, une femme en marche vers la mort, qui laisse entrer la mort en elle, sans plus lutter. Elle pense que survivre au camp c’est un miracle. Si le chien SS se comporte de façon miraculeuse, alors elle renonce à tirer des conclusions logiques de ce qu’elle voit, elle décide d’avoir la foi en sa survie. En effet, la vie tient à presque rien. La morsure ou pas d’un chien. La sensibilité ou pas d’une surveillante pour un oiseau blessé. Des nourrissons sont morts parce que l’infirmière allemande avait préféré distribuer le peu de lait en poudre à une portée de chatons affamée. C’est cela, le pur effroi : l’éventualité de valoir moins qu’une portée de chatons, moins qu’un oiseau blessé. La vie de Mila est épargnée, mais dépouillée de toute valeur par la surveillante. Et pourtant, cette humiliation la sauve.

 

Le roman se passe au présent. Pour ces femmes qui étaient enfermées, elles ignorent où se situe Ravensbrück au moment où elles y sont concentrées. Il y a l’incertitude du lieu du camp. Puis, chez Mila, enceinte et qui ne connait rien à l’enfantement, il y a l’incertitude du ventre. L’un est la mort, l’autre la vie. L’un est un contenant mortifère, l’autre un écrin promis à l’ouverture. Pourquoi cette image de mise en abîme intérieure ?

V.G. : Parce qu’elle fait référence à quelque chose que connaissent mêmes celles et ceux qui n’ont pas traversé le camp : l’immense ignorance face à la maternité est le miroir de l’ignorance face au camp. L’âge moyen des femmes à Ravensbrück était très bas, beaucoup n’avaient pas 20 ans. Elles ne savaient rien de la grossesse. Car c’était le travail des mères, des tantes, grands-mères, d’accompagner les jeunes filles dans la vie ordinaire. Au camp, elles sont seules. Quand Mila perd les eaux, qu’elle croit que ce sont ses “os” qui fondent, on comprend à quel point les jeunes femmes étaient désemparées face à leur corps. C’est la même stupeur face au monde du dehors.

 

Lorsque les femmes apprennent, à Ravensbrück, que les Alliés ont gagné, vous écrivez : « L’Allemagne n’a pas gagné, n’aura jamais gagné complètement. Mais Lisette est morte. Georgette est morte. Violette est morte. James est mort. Cili est mort. La mère de Sacha est morte (…) L’Allemagne n’aura jamais perdu. »

Cette phrase sonne comme une sentence ontologique : le Mal peut-il perdre, dans l’homme ?

V.G. : Ce que je veux dire, c’est que parler de “victoire” face à l’Allemagne, face à la barbarie nazie, parler de victoire quand tant de mort ne se relèveront pas, est une chose obscène. Sur le plan historique, dans les manuels, on retiendra la défaite de l’Axe. C’est avéré, sur le plan militaire. Mais ce que nous avons perdu humainement, reste perdu, définitivement, et dans des proportions atroces.

 

Au début du roman, vous écrivez : « Car qui a vu ce que nous voyons parlera, dira ce qu’il a vu. » Des témoins ont témoigné (Primo Lévi), des voix aussi se sont substituées à l’absence de témoin pour reconstituer par l’imagination la réalité vécue. Votre parole, à travers l’image de la femme, des femmes, omniprésente dans votre roman, consiste-elle en une conjuration afin que cela ne se reproduise plus ?

V.G. : Je pense avoir répondu plus haut à cette question. Peu de romanciers sont entrés dans les camps par la fiction sans avoir rien vécu de cette période. Les témoins ont parfois choisi la fiction, ont même, comme Kertesz, affirmé sa nécessité. Hélas l’histoire s’est reproduite. Je n’ai pas la prétention d’enrayer son mouvement. Je veux juste poser la question suivante : serons nous capable, nous la troisième génération d’après la guerre, de nous souvenir ? Que voulons-nous faire de tout cela ?

 

Ce roman est maintenant publié. Il va vivre sa propre vie. Qu’en attendez-vous profondément ?

V.G. : On ne peut rien attendre de la publication d’un roman. On ne peut que jouir de son écriture, qui est une rencontre profonde avec soi, et parfois, une forme de jubilation. Ce qui arrive, c’est imprévisible, c’est étrange, ça ne nous appartient pas. Ce qui me réjouit, c’est que la Kinderzimmer est devenue visible. Ce qui n’est pas nommé n’existe pas.

 

Propos recueillis par Gwen, libraire à l'Espace Culturel E.Leclerc Porte de Gouesnou

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Commentaires : 1
  • #1

    Sonia, libraire à l'Espace Culturel de Ploudalmézeau (mardi, 17 septembre 2013 09:22)

    1944, comme de nombreuse autres femmes, Mila est envoyée en camp de concentration. Oui, mais Mila n’est pas comme les autres femmes, elle est enceinte.
    Comment va-t-elle faire pour avoir dignement cet enfant dans un camp de la mort ?
    Il lui faudra compter sur la solidarité féminine. Mila découvrira ainsi la complexité des relations humaines : l’entraide, l’amitié mais aussi ses revers les plus atroces .
    Un livre fort avec une galerie de personnages féminins tour à tour attachants et détestables.